L’âme des noms

Les noms que l’on nous donne, autant que nos visages,
Sont des secrets flambeaux, ou l’âme parfois luit
Plus clairement aux yeux des rêveurs et des sages
Que l’étoile qui veille aux portes de la nuit.

Il est des noms plaintifs comme le chant des vagues ;
J’en connais qui sont doux comme des fiancés
Quelques uns ont l’air bon ; d’autres, profonds et vagues,
Semblent cacher en eux de lugubres pensées

Il en est qu’on dirait nés de l’onde sonore,
Dont la gaieté s’épanche en bruits mélodieux ;
Il en est des moins gais, mais qui, plus frais encore,
Ont la langueur de l’aube et la clarté des cieux

Que de noms endormis au seuil de ma mémoire !
A l’heure ou l’on entend frissonner les roseaux,
Je les vois se dresser du fond de la nuit noire,
Comme ces feux follets qui dansent sur les eaux.

Lentement jusqu’à moi le cortège s’avance,
Vêtu de souvenirs. Ils disent tour à tour
Les plaisirs et les jeux de ma rieuse enfance :
La sieste au bord de l’eau dans la chaleur du jour ;

La cueillette des fruits sur les routes fleuries
Les rondes, les chansons et les contes du soir
Ils disent ma jeunesse avec ses rêveries,
Ses tendres amitiés, ses amours sans espoir.

Ils disent la soirée, ou, sous le ciel en fête,
L’aveu de nos deux cœurs se trahit dans nos yeux...
Qu’elle était douce à voir, ma timide conquête,
Fuyant de mes regards l’éclat victorieux!...

Mais un nom —entre tous— rayonne de lumière,
A ce joyeux éveil du passe triomphant :
Mère, c’est ton beau nom, dont l’âme familière
évoque dans mon cœur mes prières d’enfant !